Crépuscule apprivoisé

La brunante venue, le festival musical des maringouins commence dans mon Westfalia. Je m’empresse de fermer la porte latérale et je brandis l’arme ultime : un genre de raquette dont le bouton rouge produit de l’électricité qui brûlera les malotrus. Cruelle. Je me sens obligée de faire une petite prière à l’âme du défunt à chaque son zappant, annonçant la fin inéluctable.

Je m’imagine être cet insecte face au géant de plastique électrique, les jambes emprisonnées dans le filet de la raquette. Elles brûlent et tout mon corps s’embrase en dégageant une odeur de mort. Hum… pas joyeux.

Quand la lumière s’évanouit dans l’habitacle, seule dans mon camping-car, un petit craquement devient un homme méchant au long couteau qui va m’égorger sur le coup de minuit, un bruit de moteur se transforme en camion qui m’emboutira dans mon sommeil, et un coup de vent faisant vaciller le véhicule se métamorphose en énorme grizzli qui fera crisser le métal de ma fourgonnette sous ses griffes acérées. Ben oui, la tête ne retient pas le fait qu’il n’y a pas de grizzli dans le stationnement du Walmart de Victoriaville.

J’enfile mes écouteurs de luxe qui coupent les sons extérieurs en plus d’offrir une expérience auditive sublime. Quel sera le choix pour cette soirée, la décision musicale qui matera la peur, qui masquera la crampe au ventre, malgré la recommandation de mon cerveau : entoure-toi de ta bulle d’amour!

Ouais, la bulle d’amour, ça marche assez bien. Ce qui fonctionne aussi, c’est visualiser la protection de Dieu. J’ose dire le mot en « D », le mot tabou, malgré la mode du drapeau de la laïcité.

Dormir, ce sera pour plus tard. Pour l’instant, j’en suis encore aux activités nocturnes en savourant une tisane à la nectarine, bien assise dans le siège capitaine pivotant.

Qu’est-ce que ce sera? Lecture ou tricot. J’aime aussi réaliser de petits projets artistiques ou d’artisanat dans mon camping-car. J’adore ce mot: « camping-car », que je prononce à la française.

La musique est appropriée: l’album éponyme d’Harmonium, un classique paru en 1974, l’année de mes treize ans. Ce temps est mort et enterré, ainsi que son auteur, Serge Fiori. Tout est rapide maintenant: électrique, électronique, numérique.

Dans « Attends-moi », la sixième plage de l’album, je me reconnais: une nouvelle retraitée qui mérite enfin la lenteur et la sérénité. Cette tranche de ma vie est ma dernière résistance, quoique pacifique, pour enfin écrire, et en prenant mon temps, celui qu’il me reste, celui qui m’appartient encore.

Une autre peur, et celle-ci est légitime, est d’entendre quelqu’un cogner à la porte. Mauvais signe. Heureusement, ça ne m’est arrivé qu’une seule fois. C’était le gardien du Walmart de Lévis.

J’ai dû changer d’endroit à 22 heures. Désagréable. J’ai rangé la table, rouvert les rideaux et rabaissé le toit. Conduire la nuit est détestable. L’âge affecte la vision nocturne, c’est bien connu. J’ai abhorré m’installer dans un nouveau stationnement à la noirceur sans savoir ce qui m’attendait. En fin de compte… rien.

Pourquoi ne pas aller dans un camping? Oui, on y trouve la sécurité, mais le voisinage aussi! Un camping est l’équivalent d’une messe de vices. Il y a le jeu sous forme de bingo et de tirages moitié-moitié, il y a aussi trop d’alcool, et il y a le bruit, que je mets aussi sous la gouverne des défauts. Ce bruit est la musique fortissimo des voisins qui semblent oublier que leur goût musical n’est pas universel!

Je me retrouve avec mes semblables, blancs bedonnants, cicatrisés par nos chirurgies, bouffant trop et voyageant en voiturette de golf. Mais moi, Sainte Hélène, je me crois l’exception, je me déplace à vélo! Non, ce n’est pas ma place.

Ce soir, sur le bitume noir ligné de jaune, seul le chant des grillons m’accompagne quand je retire mes écouteurs. Mon imagination se calme, mes doigts s’activent au tricot d’une chaussette rouge, et j’adore tout à coup cette expérience de solitude par une chaude et belle veillée d’été.

Je vérifie pour la troisième fois si les portes de mon véhicule sont bien verrouillées. Je me sens narguée par le petit espace laissé à découvert par mon découpage imparfait d’un morceau de coroplast blanc qui sert à couvrir mes vitres pour protéger ma vie privée. C’est peut-être une revanche karmique puisque, sans remords, j’ai volé cette pancarte à Québec solidaire après la dernière élection. J’imagine un œil extérieur violer mon intimité en s’approchant de cet orifice pour mieux m’épier.

Jean-Pierre Ferland chante maintenant la mort et le fait de se faire mettre dans une poubelle. Lugubre. Je coupe pour Daniel Bélanger et l’album Rêver mieux. La dernière plage, « Revivre », propose une réflexion sur l’ennui et le passage du temps, et je me souviens. Je me souviens pourquoi j’ai acheté ce camping-car : pour revivre. Car oui, tous mes jours m’ont assoupie, et il est temps pour ma propre résurrection, malgré la peur, seule dans un stationnement de Walmart quand tombe la nuit.

Lire également

Mes nuits vers minuit

Par: Omar Ait Hammou

Devant les éclats de sourire, je fronce le sourcil Trop de lumière m’éblouit Les veilleuses les personnes silencieuses me tentent Cette allergie aux grands jours, aux ampoules criardes sorte de vampire Dont les proies sont les idées et les mots je vis comme une bestiole nocturne qui s’excuse d’exister je préfère la vie de la […]

Un tigre dans la nuit

Par: Justine Meilleur

L’été battait son plein, les derniers jours avaient été caniculaires. Francis adorait cette température presque étouffante, lui qui vivait dans une petite baie inhabitée à l’ouest de l’île de Vancouver. Là où il était, des arbres centenaires larges comme des voitures peuplaient la forêt humide tapissée de mousse et les loups côtiers se chargeaient d’annoncer […]

Partager

Commenter