Le soleil couchant laissait place au bleu du ciel couvrant de lumière le sommet iridescent des sombres vagues. Dérober le navire du vieux Albert ne semblait pas soucier le petit groupe. La coque ancestrale et vermoulue remplirait l’office du lieu de fête. L’emprunt sera de courte durée, avant que le vieux Albert ne s’en rende compte, les jeunes seraient de retour et l’objet à sa place. Le bateau s’éloignait à contre-marée vers la crique des naufrageurs. Endroit isolé et idéal pour célébrer le retour d’Étienne. Le son régulier de la pompe de cale submergée par sa tâche était couvert par le bruit des bouteilles qui s’ouvraient et de la musique. La cargaison d’alcool diminuait à un rythme régulier assurant que la cale serait sèche avant que le soleil, de ses premiers rayons, ne frappe les hauts fonds. Toute la jeunesse du village était réunie pour célébrer ces retrouvailles. Sur le pont, Idrick le téméraire, ses cousines Léa et Béa, Joachim, Amir ainsi que son frère Edmond, que les parents d’Étienne, admirateurs de Rostand, avaient baptisé de la sorte, buvaient et discutaient de choses vagues tandis qu’Yvon et Sarah, en couple, du haut de leurs vingt ans, tenaient la barre, toisant les terribles légendes de leur destination d’une insouciante frivolité. Après tout, la vue en bas de la crique était magnifique en été; l’automne, malgré le temps changeant de cette saison, devait aussi avoir son charme.
Étienne le cœur léger, appréciait l’embrun. Ses joues rouges semblaient toujours marquées par les rires partagés avec ses amis. Son regard ne se décrochait pas d’Anaïs, qui, ne pouvant résister au manque que l’éloignement affame, le tirait déjà par le bras, le menant vers l’échelle et la cabine. Au diable les autres, leur amour se moquait des sentiments d’autrui.
Sur le pont, les rires, les tintements de verres et les éclats de voix couvraient les soupirs issus des appartements. Les rideaux apportaient l’obscurité nécessaire au tendre jeu, masquant aux regards indiscrets les vêtements éparpillés sur le sol.
Dans la noirceur de la cabine, Étienne cherchait les étoiles dans les yeux d’Anaïs. Elles y étaient, scintillantes de malices. Les mille astres gonflés de désir pétillaient dans le bleu marin de la jeune femme. La clarté des corps se confondait dans l’obscurité de la cabine, le chaloupage de l’ébat se mêlait au tangage du navire, le souffle humide marin se fondait à celui de la passion. Dans l’espace réduit de la cabine, Étienne n’entendait pas tinter les cordages de vergue sur le mât. Le jeune homme ne remarqua pas non plus l’absence des rires, que le grondement des vagues se brisant sur les récifs aurait aisément masqués. Étienne n’avait pour l’heure qu’une seule obsession, il focalisait toute son attention sur Anaïs, qui elle aussi ne pensait qu’à naviguer en tandem dans cet océan de plaisir.
L’écume brillait sur la mer soudainement démontée, Idrick murmura « tempête en temps clair» mais un vent violent emporta ses mots. Bientôt les cris naissaient de part et d’autre du pont, la mer avait changé comme il est de coutume en cette saison, rapide, forte et soudaine.
Quand une poussée de la coque les déstabilisait, le couple en cabine riait, quand le bois sous la contrainte grinçait, il le remerciait de masquer leur ébat et quand le choc du roc contre la coque brisa l’ensemble, ce sont les étoiles et l’eau froide qui les sortirent de leur passion. Le vieux bois ne résista pas, les années avaient fait leur œuvre.
Ils auraient mérité un nouveau souffle et non un soupir.
Quand les corps se trouvèrent projetés dans l’eau froide, que les membres se heurtèrent aux granites et le cri de bois fendu se tut, il ne resta rien. Les êtres perdus dans les copeaux de bois zébré par les saisons se mêlaient à l’écume d’un jour dont finalement peu verront l’aube. La tempête avait frappé comme l’éclair, la crique avait cet effet, cette réputation et cette mise en garde.
Le sang se figea dans les veines, dans le tumulte des vagues, les corps ballottés s’emplissaient de terreur et d’effroi. Les cris se noyaient dans des bouches remplies de pluie et de mer. Étienne toujours au côté d’Anaïs voyait ses amis disparaître sous les vagues, s’éparpiller dans les récifs. Ballotté de gauche à droite il agrippa ce qui lui parut un gilet; l’empoignant d’un geste vif, il le passa autour de son Amour et s’agrippa à elle comme à sa vie. Des larmes ruisselaient sur leurs joues adolescentes. Leurs corps nus se recouvrirent de frissons. Combien de temps faudrait-il tenir? Les vagues voulaient les séparer mais ses articulations blanchies par la fermeté de sa prise témoignaient de la force de sa volonté à la conserver à ses côtés. Ils échangèrent un sourire, car ils savaient qu’ensemble, contre vents et marées, ils y arriveraient, s’il ne devait en rester que deux, ce serait eux.
Dans l’encre déchaînée de la mer et le velours charbon du ciel, il n’y eut pas de bruit, pas d’alarme, le mât s’abattit sur eux. Le choc fut terrible, mais pas autant que celui causé par la vague qui le projeta contre le rocher. Quelque part un os céda, l’indicible frappa sa rétine. Contre les rochers, une trombe d’eau s’abattit sur lui, puis il n’y eut que la brûlure du sel, le froid, la nuit, un autre choc et de la noirceur sans étoile.
Le réveil ne fut pas quand, car quand reste toujours bien plus incertain que où. La vision ne revint pas immédiatement. Un son aigu, suivi d’un autre, donnait une bonne indication de l’endroit. Étienne sentait son esprit émerger d’une confusion aqueuse. La contrainte sur ses membres, les bandages, le plâtre et le tiraillement des sutures allumèrent en lui d’autres signaux. Puis il y eut cette lumière blanche, blafarde, celle qui agresse, son regard passa sur une pièce, vide, froide. La fenêtre, rectangle obscur dans cette pièce claire, présentait une nuit et toujours sans étoile. Seule une machine était là, remplissant le silence de sa tonalité morne et continue. Dans un coin, un guéridon supportait des fleurs fanées, derrière la porte un homme, en bleu, attendait. Son cœur se pétrifia pressentant le dénouement, les souvenirs de la soirée lui revenaient lentement, trop lentement, comme un couteau effilé perçant le talon, remontant derrière le mollet, la cuisse, l’épine dorsale jusqu’à la base du crâne. Traçant le sillon au rythme d’une conscience qui s’éveille. C’est à cet instant qu’il la vit, cette image qu’il aurait voulu oublier. Le tube dans sa bouche masqua le sanglot de détresse, sur sa joue roula la dernière vague d’un sentiment amer. Il était seul.
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