Jack Kerouac en est un autre

J’éprouve toujours un petit malaise quand on me demande de résumer mon roman Les cigales. Forcément, je dois prononcer le mot roadtrip, mais je ne considère pas avoir écrit un road novel. Pour certains, ce genre est attirant, grisant, fascinant; pour d’autres, il s’agit d’un phénomène de mode, ou d’une esthétique un peu adolescente. Je n’ai pas écrit mon roman en me prenant pour Jack Kerouac, mais je n’ai pas non plus voulu déconstruire le genre, encore moins m’en moquer.

L’idée pour le roman m’est venue il y a plusieurs années. J’étais dans la voiture avec ma blonde quand je me suis dit qu’il serait comique de raconter un roadtrip raté, mettant en scène des personnages peu doués pour ce genre d’aventure. Ce qui m’intéressait dans cette idée, c’était le décalage entre la réalité et l’idéal, entre ce qu’on aimerait être et ce qu’on est. Le roadtrip à la Kerouac incarne, dans cette optique, la représentation d’une certaine vision de l’existence (spontanéité, aventure, intensité) qui inspire depuis la publication de On the road des hordes de jeunes gens. En mettant en scène des personnages qui « veulent faire comme Kerouac », je peux montrer comment la réalité du voyage ne correspond pas à l’idéal poursuivi : Dave et J-P ne sont pas Sal et Dean.

Si cette idée m’est venue, c’est parce que je vivais à cette époque une sorte de désillusion par rapport à ma propre identité. Toute ma jeunesse j’avais admiré les beatniks, les hippies, la bohème. J’aimais me croire spontané, aventureux, passionné, mais, plus ma vingtaine avançait, plus je réalisais mon attachement à la routine, mon aversion pour le changement, mon incapacité à me laisser aller. Je n’avais pas le caractère généralement associé à l’image de l’artiste, et j’avais passé pas mal de temps à nier l’évidence. J’ai donc eu envie de sonder plus avant cette capacité étrange qu’ont les humains à poursuivre un idéal qui ne correspond pas à la réalité.

Ainsi, l’essence du roman vient d’une réflexion très personnelle, à laquelle j’ai donné une forme romanesque en utilisant le concept du roadtrip raté.

Ce qui me pousse à écrire, ce n’est pas tant le désir de raconter des histoires que celui de communiquer mes réflexions sur des sujets qui m’importent, qui me préoccupent au quotidien. Écrire permet de mettre en forme des réflexions abstraites, de représenter des dilemmes, des apories, des problèmes, et d’essayer d’y apporter des réponses. Le processus d’écriture permet non seulement de représenter une réflexion, mais aussi de la poursuivre : c’est souvent au cours de l’écriture que les solutions apparaissent, que la pensée se complexifie.

L’impératif romanesque de représenter des personnages qui évoluent dans le temps oblige le romancier à incarner des réflexions abstraites dans des situations concrètes, le forçant à mieux saisir comment les idées existent dans la réalité. Les personnes réelles sont infiniment plus complexes que les stéréotypes avec lesquels on argumente mentalement, et je crois que le devoir du romancier consiste à les représenter comme des êtres contradictoires, uniques, et dignes d’empathie. Surtout quand ils se prennent pour Jack Kerouac.

Antonin Marquis est né et a grandi à Sherbrooke. Après une maîtrise en création littéraire à l’UQAM, il fait un doctorat à l’Université de Sherbrooke, où il est aussi chargé de cours. À l’automne 2017, les éditions XYZ ont publié son premier roman, Les cigales.


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