Nos mosaïques nocturnes

Le soleil décline à l’horizon, tout près de disparaître.

Gomme à la menthe en bouche, Thomas tente de camoufler le goût d’André. Il échoue. La texture salée est à tout jamais imprégnée dans sa mémoire.

Thomas presse le pas, serrant son coupe-vent contre ses côtes. Dans sa poche gauche, trois billets de cent dollars fraîchement récoltés.

Après quelques minutes, il arrive à l’endroit habituel: un vieux commerce condamné dans une ruelle de Hochelaga. Il grimpe l’escalier de secours et cogne trois fois deux petits coups sur la fenêtre barricadée. La porte s’ouvre. Un homme baraqué se penche, regarde à gauche et à droite, lui fait signe d’entrer.

À l’intérieur: une ampoule, une table en métal, une chaise. Y est assise une adolescente légèrement plus âgée que Thomas.
— Tom! lance-t-elle en se levant. Ça fait longtemps.

Le garçon s’avance en silence. La main tremblante, il sort les billets et les pose sur la table. La jeune femme lui jette un regard doux.
— Comme d’habitude?

Il hoche la tête. L’adolescente soulève un sac de sport dissimulé sous la table et l’ouvre de manière à en dévoiler le contenu.
— Mauvaise nouvelle… J’ai pu de dilaudid, pu de morphine, pu rien. J’attends ma livraison d’opioïdes.
— Non, Fannie, geint Thomas. Ma mère en a besoin. T’as pas idée de ce que j’ai fait pour cet argent-là.

Fannie pose une main sur celle du garçon dont les yeux se remplissent d’eau.
— OK, respire, on va trouver une solution.

Elle se met à fouiller et sort quelques sachets de poudre brunâtre.

— Donnes-y ça. Juste un peu, mixé dans de l’eau, ou encore mieux du thé, si elle aime ça. Ça camoufle le goût. J’te jure, ça va faire la job.

S’essuyant une larme au coin de l’œil, Thomas demande:
— C’est quoi?

L’air grave, Fannie soutient son regard.
— Tu sais c’est quoi.

II

Fannie se laisse tomber dans sa chaise, observant Thomas quitter la pièce et descendre les marches. Elle se passe une main sur le front. À demi-voix, elle échappe:
— Maudite vie…
— C’est-tu le gars dont la mère est accro aux antidouleurs?

L’adolescente lève un regard noir vers le portier.
— J’te paye pas pour poser des questions. L’homme lève les bras en guise d’excuse.
Au même moment, trois fois deux petits coups à la fenêtre. Même manège que plus tôt. Cette fois-ci, c’est une fille qui pénètre dans la pièce. Elle a tout au plus quatorze ans. L’air déterminé, elle s’avance vers la table. Elle porte aux épaules un sac à dos duquel elle extirpe un sachet de marijuana. Elle le dépose devant la vendeuse.
— Combien tu m’achètes ça?

Incrédule, Fannie la dévisage.
— Tu sais comment ça marche ici, right? Je vends, j’achète pas.

La jeune fille se tient droite. Ses cheveux sont sales et ses bras, couverts de bleus.
— R’garde, j’ai juste besoin d’assez pour l’autobus jusqu’à Québec. Je connais pas ça, moi, j’ai volé ça à mon frère. Fais juste me l’acheter, s’te plait.

Fannie soupire.
— T’aurais pas pu lui voler de l’argent, au lieu du green?
— Tu vas-tu m’aider, ou pas?

Levant les yeux au ciel, la vendeuse s’empare du sac et le dépose sur la balance. Tout juste dix grammes. Elle lui tend quelques billets de vingt et lui montre la porte, un léger pincement au cœur.

III

Olive descend les marches à toute vitesse. Au bas de l’escalier, le même garçon que plus tôt: un adolescent chétif qui pleure. Il contemple dans ses mains des sachets de poudre foncée. Elle hésite à s’arrêter, puis y renonce: elle ne peut pas manquer le dernier départ.

Se mordant la lèvre, elle presse le pas jusqu’au métro, jetant des coups d’œil nerveux par-dessus son épaule. Il fait déjà nuit noire et chacune des voitures passantes la fait sursauter. S’engouffrant enfin dans les souterrains de la ville, Olive achète son billet en direction de Berri-UQAM. Elle s’assoit, sac contre sa poitrine. Chaque minute, elle regarde frénétiquement l’heure, ignorant du même geste les nombreux appels manqués de son père.

Essoufflée et ankylosée, Olive atteint la gare d’autocars juste à temps. Le dernier départ pour Québec est prévu à 22h. L’embarquement se fait rapidement, et l’autobus est comble malgré le départ tardif. Olive se voit forcée de prendre un siège d’allée, aux côtés d’un garçon d’environ seize ans. Elle sent son regard indiscret sur ses ecchymoses.

IV

Sam somnole contre la fenêtre de l’autobus lorsque prend siège à ses côtés une jeune fille. Son souffle est court, et il aperçoit des marques de doigts laissées sur sa peau. Alors qu’il s’apprête à lui adresser la parole, son téléphone vibre. C’est sa mère.

André arrête pas de m’appeler… Es-tu dans l’autobus?
Il répond.
Oui, on part à l’instant. Je vais arriver vers 1h.
Vibration.
OK. Sois prudent. Je t’aime.

Sam range son téléphone et alors que l’autobus amorce son trajet, il se penche vers la fille à ses côtés.
— Hey, ça va? C’est quoi ton nom?

Elle le toise.
— Olive. On n’est pas obligés de parler.
— Come on, la route va être longue, tente-t-il d’un ton sincère. Ça pourrait au moins être plaisant.

L’adolescente hausse les épaules, baissant ses manches pour cacher ses bras.
— Qu’est -ce qui t’est arrivé? demande Sam, sans le moindre tact.
— Mes parents en ont eu assez de se taper dessus, répond-elle aussitôt, espérant le décourager.

Sa déclaration a plutôt l’effet contraire: les lèvres de Sam s’étirent en un sourire.
— C’est quoi ton problème? grogne Olive.
— T’es en fugue?
— On peut dire ça. Je m’en vais chez ma grand-mère.

Sam s’adosse confortablement et regarde par la fenêtre. Les lumières de l’autobus se tamisent.
— Toi, c’est quoi ton histoire? demande-t-elle, mordant à l’hameçon.

Il inspire profondément et lâche d’un trait:
— J’ai découvert que mon père se paye des escortes.
— Ouain… pis? insiste Olive, un sourcil levé.
— J’ai aussi découvert que sa préférence, c’est les gars de ton âge.
— Ouache. OK, tu gagnes.

Les deux adolescents partagent un rire tragi-comique qui s’essouffle dans la pénombre.

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