Recommence sans moi

Que trouvais-je à fixer le rayon d’en face, tandis que l’idée de me remettre au travail et celle de continuer à lire ce roman se disputaient ma fatigue ? J’avais vu en Luca un brave type. Mais hésiter pendant cinq pages à sauver la vie de sa femme… Pas trop ce que j’espérais.

Oui, ce serait renoncer au bébé qu’elle mettait au monde, mais… Je m’attendais à un « Docteur, faites l’impossible pour me ramener les deux ! » rapidement articulé, plein d’émotions, moi. Le sentimental qui s’ignore en moi changeait lentement d’avis à propos du personnage.

Et j’avais refermé le livre, espérant quand même encore. Les circonstances étaient troublantes, mais Luca ne pouvait renoncer à sa femme. Tellement sûr qu’arrivé à la cinquantième page, j’avais parié de poser une action incroyable si Luca décidait du contraire : je passerais ce coup de fil à Nillie. A bet is a bet, même si on ne le fait qu’à soi-même, loin de TikTok. Je risquais de me faire envoyer promener, but hey, somebody’s gotta be a man.

Si au contraire, m’étais-je dit, il honore mes espérances et sauve sa femme au lieu de l’enfant, je célèbrerai ce hėros au cœur contrit, ce grand pas pour l’humanité – ou la fiction – en laissant moi-même mes décisions difficiles pour plus tard. Ou jamais.

Mais ce débile de Luca, qu’a-t-il fait à la page cinquante et unième ? Exactement ce que je redoutais. Il s’est bien joué de mon innocence là où il se trouvait (ou ne se trouvait pas) : il a pris cette décision et devrait aller de l’avant à l’heure où je me parlais, apprendre à vivre avec, le supporter mieux quelques années plus tard. S’il avait vraiment existé. L’amalgame entre la fiction et la réalité me chauffait le cerveau : personne n’était mort. Mais je semblais ne pas comprendre : je pensais à mon propre sort. Le bonhomme que j’aspirais à être se battait contre un tremblement de tous ses membres et pouvait entendre le ricanement désagréable de Luca dans son dos : si Luca demande au médecin de prioriser le bébé au cours de l’accouchement difficile de sa femme, j’appellerai Nillie ce soir ! N’est-ce pas ce que tu affirmais ?

Je l’ai fait, je me sens ignoble. Ridicule, je n’existe pas. Et toi ? Un gros lâche de parier sur ce qui ne risquait pas d’arriver, un lâche qui flâne entre de beaux rayons et qui lit de bons romans. Appelle Nillie, voyons si tu as les épaules.

J’avais pourtant refermé ce roman maudit. « Je te choisirais encore » : comment pouvais-je imaginer la trame derrière un titre pareil ? Ma curiosité et ma foi en un dénouement heureux ont eu le dernier mot. Les déclarations d’amour, les incompréhensions, les disputes, les ruptures. Les comebacks, les engagements, les tests de grossesse négatifs, le découragement ; puis enfin, une petite flamme qui s’allume : les nausées, la confirmation, le nez qui se répand, la bedaine, le baby shower, le berceau, peinture fraîche. Le jour tant attendu.

Puis le drame. La tragédie : « Monsieur Luca, sachez qu’il m’est difficile de vous demander ce qui suit. Si l’accouchement se complique davantage… » Il me fallait une pause. Pourquoi ces perturbations ?

Tout s’est déroulé sous mes yeux. J’y croyais, moi. Je gardais même un œil sur mon téléphone au cas où Luca et sa femme me demandaient d’être parrain. Et tant de rêve finit par attirer mon attention sur la photo de Nillie en fond d’écran. Il me fallut alors, en plus de la pause, un café que je me servis bien sucré – avec du lait et de la crème – en m’interrogeant sur le sens de la vie. Toujours. Ne peut-on donc espérer en paix ? Amoureux, Luca… En même temps, il a tellement désiré cet enfant… Je le vois quand même choisir de sauver sa femme. Sinon c’est un idiot, et je vais appeler Nillie !

Et j’avais repris ma lecture, conscient de mes obligations. Luca s’avérait ne pas être celui qu’il me paraissait. Il ne l’a pas été. Je devais, pour le rachat de tous mes frères, appeler Nillie. Et oui, Luca ! Watch me.

Bon, appeler, c’est beaucoup quand même pour deux personnes en froid… On va commencer doucement, envoyer un petit message.

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