Une longue expiration

C’est probablement à cause de la pandémie et du confinement à Montréal, mais je suis de plus en plus intolérant au bruit. Tout me dérange. Je n’en peux plus d’entendre des scies rondes, des pépines et des discussions de voisins dont le balcon est à moins d’un mètre du mien. Évidemment, le monde n’ourdit pas un complot à mon endroit, et briser ma quiétude ne constitue pas un crime. C’est moi qui suis écœuré.

Depuis plusieurs années, je passe beaucoup de temps sur le balcon, en été, pour lire et pour travailler ; la ruelle est ombragée par de gros arbres dans lesquels courent des écureuils. Tout récemment, à ma grande joie, j’ai trouvé une façon d’y suspendre un hamac. Je tombe souvent dans la lune en observant la faune urbaine avec l’impression d’écouter un reportage animalier.

Pour travailler, j’aime m’installer à la petite table IKEA qui était déjà là quand nous avons emménagé dans l’appartement il y a sept ans. Parfois, je m’isole dans la musique, mais je préfère simplement entendre le vent dans les feuilles et le chant des oiseaux. Or, dans la dernière année et demie, le balcon n’était plus un endroit où je pouvais relaxer ; c’était un autre endroit où j’étais dérangé.

Avec les années, j’ai découvert que, pour moi, l’écriture ne relève pas du rituel, mais du labeur : une plage horaire prédéfinie lors de laquelle je me pose devant mon portable. J’ai pris l’habitude d’écrire chez moi, sur la table de la cuisine ou bien, quand la température le permet, sur le balcon. Ça m’a convenu pour un moment, jusqu’à ce que ma thèse arrive à une impasse. Après plusieurs semaines improductives, j’ai commencé à sortir écrire dans des cafés, seulement pour quitter l’appartement, où je passais toutes mes journées. La pandémie a mis un terme à cette habitude, qui me plaisait assez, sauf pour l’inconvénient d’avoir à justifier ma présence en buvant des quantités déraisonnables de café. Ça faisait franchement du bien de ne pas être chez nous.

Par contre, dans un café, il y a beaucoup de risques de distractions : la présence d’autrui peut devenir dérangeante. La plupart du temps, les conversations désespérément banales accaparent mon attention. Au lieu d’écrire, j’épie, oubliant les raisons de ma présence ici. Pour garder mon attention, donc, j’enfonce mes gros écouteurs et je me concentre sur la tâche à accomplir, malgré la musique d’ambiance du café. Pourquoi, alors, aller dans un café ou sur mon balcon ?

Observer et écouter les gens est à la fois un frein et une aide au travail. Il m’est arrivé de trouver une solution précise à un problème littéraire en écoutant une discussion qui se déroulait à la table d’à côté. Si j’avais porté mes écouteurs au lieu de prêter attention au monde extérieur, je l’aurais manquée. Enfermé dans mon esprit, je peux travailler ; ouvert et disponible, je peux observer. Un environnement contrôlé permet de réaliser une tâche, mais empêche l’irruption de l’inattendu ; au contraire, la disponibilité à un environnement incontrôlé nous expose à la possibilité d’être affecté par le monde.

Il m’arrive parfois, quand je suis particulièrement ouvert, de décrire dans mon carnet ce qui se passe autour de moi, platement, sans faire de style, sorte de catalogue des bruits, des odeurs, des couleurs, des gens qui m’entourent. Il y a quelque chose d’apaisant dans cette présence au monde, comme si je devenais un observateur désintéressé, au lieu du moi pressé qui m’habite généralement. C’est dans ces moments que je tombe dans la lune, perdu dans mon esprit et hors du temps. Cette ouverture est importante : c’est là que les observations, les réflexions, les souvenirs se mélangent dans des combinaisons qui échappent à la raison. C’est la rêverie, la contemplation, la méditation.

Je crois que cette ouverture au monde est le combustible qui permet d’écrire. C’est le premier mouvement, l’inhalation qui emplit les poumons et irrigue le cœur. Le travail d’écriture lui-même serait, pour filer la métaphore, cet air transformé qu’on expire et qui vient du plus profond de nous. Ainsi, une part du travail d’écriture, en tout cas pour moi, tient à cette ouverture peu productive ; rêvasser devant mon portable en observant la ruelle est une étape importante du travail, et c’est ce que j’arrivais de moins en moins à faire pendant le confinement. C’était comme une longue, longue expiration.

 

Antonin Marquis est né et a grandi à Sherbrooke. Après une maîtrise en création littéraire à l’UQAM, il fait un doctorat à l’Université de Sherbrooke, où il est aussi chargé de cours. À l’automne 2017, les éditions XYZ ont publié son premier roman, Les cigales.

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