Jean-Charles savait qu’il s’agissait d’une mauvaise idée. Entrer dans cette auberge le rebutait, mais y dormir relevait du cauchemar. Qui voulait passer une nuit dans un ancien hôpital à peine rénové?
Son seul but était d’impressionner Sissy, sa peut-être future petite amie. Comme elle rêvait de visiter l’endroit, il s’était dit qu’il pourrait en profiter pour interviewer le tenancier afin de rédiger un article dans le journal local.
Il avait invité Sissy à souper sur une terrasse face à la mer afin de mettre toutes les chances de son côté. Il avait ensuite étiré la soirée avec un feu de camp sur la plage, pour admirer le ciel étoilé et se laisser bercer par le son des vagues qui venaient se briser sur le sable. Le vent, discret, apportait un peu de fraîcheur sans trop souffler sur les flammes. Le soleil était descendu sur l’horizon depuis plus d’une heure lorsque Sissy se leva. Elle lui prit la main en souriant.
— Tu viens? l’invita-t-elle. J’ai trop hâte de visiter l’auberge!
Ces dernières heures passées avec elle lui avaient presque fait oublier là où ils devaient aller.
Il traversa la rue, la main de Sissy dans la sienne. Les voitures stationnées devant le bâtiment appartenaient surtout aux résidents du coin, venus pour la soirée karaoké du vendredi. L’ancienne chapelle du temps de l’hôpital avait encore toutes les allures d’une église. D’énormes crucifix trônaient un peu partout, mais les bancs de la nef avaient été remplacés par des tables, des chaises et des vieux sofas dépareillés. Un bar avait été installé le long d’un mur, entre les confessionnaux et la chaire, qui servait désormais de scène aux chanteurs amateurs.
La tapisserie fleurie, relique des années quarante, décollait par endroits et le tapis brun aux motifs vert kaki, élimé, avait connu des jours meilleurs. Une forte odeur d’encens acheva de convaincre Jean-Charles qu’il aurait pu choisir mieux pour un premier rendez-vous amoureux.
Sissy semblait toutefois ravie et s’installa au comptoir avec lui. Le tenancier, un homme dans la soixantaine au teint pâle et aux cheveux noirs huileux, les accueillit avec un verre de vin maison… agrémenté de grumeaux douteux.
— C’est moi qui l’ai fait! dit-t-il fièrement, en leur tendant deux coupes bien remplies.
— Euh… Merci, fit Jean-Charles, qui n’avait aucune intention d’y goûter.
Le regard de Sissy passa de son verre au rebord taché de rouge à lèvres aux yeux de son compagnon. Il put y lire son dégoût mais aussi son amusement: elle se retenait pour ne pas rire. Il se demandait toutefois si elle s’amusait de l’allure de son verre, de son contenu ou du groupe de jeunes qui s’en donnaient à cœur joie à hurler sur du Metallica.
— C’est toi, le journaliste du Marée Express ? continua le barman et propriétaire de l’auberge. Connais-tu l’histoire de Berthe et Bertha?
Jean-Charles essaya d’écouter le récit décousu et plutôt incohérent du monsieur, sans cesse interrompu par des clients qui réclamaient à boire. Conscient qu’il ne réussirait jamais à avoir le début et encore moins la fin de l’histoire, il abandonna son projet d’écriture et entraîna Sissy à l’extérieur de la salle.
Ils explorèrent les couloirs principaux, tapissés de vieux articles de journaux et de photos de personnes décédées dans des circonstances qualifiées de mystérieuses.
— Regarde, JC! C’est Berthe et Bertha! désigna Sissy, en lui pointant un article. Elles avaient 68 ans et l’article dit que ce serait un médecin qui les aurait volontairement empoisonnées en 1953 parce qu’elles étaient démentes et insupportables!
Jean-Charles jeta un coup d’œil sur la photo et le regretta aussitôt. Les deux victimes étaient vraiment effrayantes, avec leurs cheveux longs, gris et filasses!
— Ah, c’est drôle, c’est le même nom de famille que le nouveau propriétaire, remarqua-t-il, en parcourant l’article.
— Oui! J’ai entendu dire que l’une d’elles était sa grand-mère et qu’il avait acheté la place pour les venger en empoisonnant à son tour les clients! Les gens racontent vraiment n’importe quoi ! ricana Sissy, alors que la porte de l’ascenseur s’ouvrait.
Jean-Charles, lui, était moins sûr de trouver ça rigolo. Il revoyait le verre de vin grumeleux que le tenancier leur avait offert et se félicita de l’avoir « oublié » en quittant la salle.
***
Curieuse, Sissy jetait un coup d’œil dans les chambres ouvertes, à la recherche de la leur.
Jean-Charles, lui, luttait contre l’envie de ressortir de ce lieu au plus vite. L’ambiance était lugubre. Il avait l’impression de sentir la présence de tous ces gens morts au fil des années, comme si une armée de gens invisibles le suivaient. Il ne pouvait s’empêcher de regarder derrière lui, de peur que Berhe et Bertha ne soient dissimulées au détour d’un couloir.
— Ah! C’est celle au bout, là-bas! fit Sissy, qui venait de voir les numéros collés sur les portes.
Jean-Charles traînait les pieds. Il ne savait pas si c’était les fruits de mer du souper, l’ambiance de film d’horreur ou la peur, mais il sentait des gargouillis peu rassurants dans son estomac.
Sissy alluma l’interrupteur de leur chambre et la lumière vacilla avant d’éclairer deux lits simples aux couvertures qui devaient être tendance en 1988. Alors qu’elle entrait dans la salle de bains, Jean-Charles sentit un courant d’air derrière lui. Il se retourna et vit le visage dément d’une vieille dame aux cheveux longs. Il sursauta si fort qu’il trébucha sur le pied du lit et tomba assis sur le vieux matelas mou.
— Ça va, JC?
Il réalisa que l’image qu’il avait pensé voir n’était qu’une ombre provoquée par la faible lumière et le reflet de Sissy dans le miroir. En se redressant, le relent de transpiration qui émanait du lit lui monta au nez. Son cœur, encore affolé, acheva de le convaincre. Pas question de passer une nuit dans ce lieu ! Il se releva, s’épousseta et les gargouillis ressentis plus tôt se transformèrent en gaz, à son grand désarroi. Il ne put retenir le bruit de flûte qui suivit et encore moins l’odeur écoeurante qui l’accompagna.
Honteux, il bafouilla des excuses et s’empressa de quitter la chambre en se disant qu’il pourrait peut-être inviter Sissy chez lui pour conclure leur rendez-vous.
Mais Sissy n’était plus d’humeur. Un peu fâchée de la tournure des événements et surtout déçue de le découvrir si peureux et sensible, elle prétexta avoir autre chose à faire et lui faussa compagnie à peine sortie de l’auberge.
La soirée venait de se terminer. Pas de rapprochements et même pas d’article à écrire, en plus.
Quelle nuit ratée, dans tous les sens!…
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