L’été battait son plein, les derniers jours avaient été caniculaires. Francis adorait cette température presque étouffante, lui qui vivait dans une petite baie inhabitée à l’ouest de l’île de Vancouver. Là où il était, des arbres centenaires larges comme des voitures peuplaient la forêt humide tapissée de mousse et les loups côtiers se chargeaient d’annoncer la tombée de la nuit. Les yeux du jeune homme ignorèrent le cadran qui affichait minuit pile, préférèrent contempler l’eau qui brillait, reflétant la lumière d’une lune quasi pleine. Francis lissa les poils drus de sa barbe. L’embarcation sur laquelle il vivait était simplement bâtie : le salon, ouvert sur la petite cuisine, était surmonté d’une mezzanine où reposait un matelas à même le sol. Il avait récupéré le ponton et ses droits d’ancrage à Jack, un vieux bonhomme sans famille qui l’avait pris sous son aile à son arrivée sur la côte. C’était en plein hiver, cinq ans plus tôt. Les deux hommes de différentes époques s’étaient tout de suite bien entendus.
D’un pas calme, le jeune homme se rendit à la cuisine où il posa une théière en fonte sur un réchaud, qu’il alluma. Savourant la brise qui traversait la pièce, Francis ferma les yeux et emplit ses poumons d’air salin teinté de varech. Il jeta dans l’eau frémissante un mélange de thé vert, de fleurs de jasmin et de passiflore. Avec la théière et un petit verre de céramique, Francis se dirigea vers la terrasse extérieure protégée d’un auvent où il s’installa dans un canapé élimé. La marée était montante, les vaguelettes faisaient doucement tanguer les flotteurs. Un chien noir aux moustaches blanches l’accueillit d’un battement de queue. Lorsque Jack était décédé deux ans plus tôt, la bête n’avait plus voulu quitter le bateau. Bercé par le mouvement de va-et-vient du ponton, Francis contempla l’eau tranquille, devina la plage de sable blanc au fond de la baie. Le parfum de son thé atteignit son visage alors que des gouttes de sueur perlèrent sur sa peau. Des insectes s’activaient autour d’une lampe solaire. Des carillons chantaient sur la véranda.
Plus tôt cet été, il avait quitté son havre de paix et avait traversé le pays, pressé par un sentiment d’urgence d’aller voir sa grand-mère maternelle, une sorcière sans âge née dans la violence d’un pays aux frontières éclatées. Installé en face d’elle, Francis avait longuement massé ses mains avec de l’huile d’amande. Sous le regard intrigué de sa grand-mère, il s’était imprégné de ces doigts tordus par l’arthrite, les naissances et les décès. Il avait frictionné la chair comme s’il pouvait en extirper des sons et des images, voyant de ce fait pour la première fois un tatouage délavé, d’impressionnantes cicatrices et un fin bracelet d’argent fusionné à la chair de son avant-bras. Soudainement, elle lui avait attrapé les mains à son tour, les avait étudiées en murmurant d’une voix caverneuse à l’étrange accent: « That twin brother… He didn’t make it, did he ». Francis s’était figé. À sa connaissance, il était fils unique. Il avait voulu en savoir plus, mais quelque chose s’était éteint dans les yeux noirs de la vieille dame.
Pour saluer l’arrivée de la nuit profonde, Francis se versa un doigt de rye, puis un autre. Le reflet d’une fenêtre lui envoya le portrait d’un jeune homme aux traits sombres finement dessinés. En lissant ses cheveux mi-longs, il se demanda si ce jumeau disparu lui ressemblait. S’il avait lui aussi vu apparaître cette année quelques poils blancs. S’il connaissait son existence depuis plus longtemps que lui. Aurait-il pu le reconnaître s’ils s’étaient croisés dans la rue? Que lui était-il arrivé? Les questions se bousculèrent dans sa tête. Il détourna son regard et par de gestes très lents, il sortit du papier à rouler et une pochette à tabac. Allumant d’une même flamme la cigarette qu’il venait de rouler et une chandelle posée sur la table basse, il tendit la main vers un jeu d’oracle qui traînait près de lui. Face cachée, les cartes étaient toutes identiques, mais une d’entre elles l’appelait. Les poils de ses bras s’hérissèrent lorsqu’il découvrit le dessin d’un papillon, sous lequel il déchiffra un message au travers du soupir sulfureux de l’allumette. Des mots voulant tout et rien dire. Le visage encadré de fumée qui lui piquait les yeux, Francis reconnu ce que Jack appelait Isabella — un papillon de nuit doré au corps picoté noir. Les sourcils froncés, il laissa le message de la carte voguer dans son esprit. Il revit les cicatrices de sa grand-mère, son tatouage délavé. Il réentendit sa voix rauque de sorcière. Ses mots résonnaient en lui, le hantaient. Il sonda sa mémoire à la recherche d’indices enfouis, se revit dans le quartier glauque de Sherbrooke où il avait grandi. Malgré son trouble, il savoura les derniers moments de grande obscurité, puis l’air de la nuit changea de parfum. Francis salua sa mère qui veillait sur lui de là-haut, lui réclama intérieurement un signe confirmant l’existence de ce frère. Le jeune homme déposa dans le cendrier le mégot qui pendait encore à sa bouche. Au loin, la nuit se retirait doucement tel un voile.
À quelques instants du crépuscule, Francis discerna un léger bourdonnement. Devant lui, un papillon de nuit large comme sa main surgit. Le même que celui sur la carte de tarot. « Isabella », murmura Francis, transi par l’apparition. Le papillon s’approcha, le jeune homme sentit les ailes duveteuses effleurer son visage et ne put s’empêcher de fermer les yeux. Jack prétendait qu’une telle visite était grave: « She announces the passing of someone close. One last chance to say goodbye ». Lorsqu’il ouvrit les yeux, Isabella s’amusa un moment à virevolter devant la lanterne, puis disparut dans la nuit de moins en moins noire.
Une boule de feu se leva derrière les montagnes quand Francis sentit le vieux chien s’étendre à ses pieds. À l’image du jour qui se levait là, tout juste devant, quelque chose s’illumina en lui. Sa grand-mère lui avait annoncé un frère jumeau disparu; le papillon lui indiquait qu’il n’était pas trop tard pour le retrouver. Il en était certain. Une petite brise fit valser la carte de tarot sur le plancher, face au ciel. Francis lorgna Isabella et ne put s’empêcher, comme attiré à elle, de mettre un genou au sol pour la récupérer, pour approcher les mots de ses yeux. Il lut le message de la carte tout haut:
« When a tiger moth sings
Another road begins »
Alors que les reflets rose bonbon du ciel coloraient toute la baie, Francis, soudainement décidé de la suite des choses, chuchota: « Merci, maman».
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