Son absence est partout

C’est fini.

Quelques mois à peine que nous avions emménagé ensemble. Déjà la fin. Assis l’un en face de l’autre, nous fixons nos nouilles ramen qui nous donnent du fil à retordre. Ma voix que je m’efforce de rendre impassible accuse les écarts entre nous. Quand elle cuisine, c’est le bordel, moi, j’économise les casseroles, je lave et range au fur et à mesure; elle, elle attend que l’évier déborde. Ses plans de vie sont bien arrêtés: se marier, avoir des enfants, au moins un. Moi, je ne sais pas, je ne me projette pas. Le regard résigné, Charlotte encaisse le procès de nos différences.

Partout dans l’appartement, elle a apposé sa signature: chandelles sur la table, chats-bibelots, lumières décoratives dans la bibliothèque, tapis moelleux sur le plancher du salon, coussins parsemés de cœurs rouges sur le couvre-lit.

Elle se lève et se dirige vers la cuisine. « Je t’apporte un verre d’eau? » Elle prend encore soin de moi. J’observe le bas de sa robe qui bouge au rythme de ses pas, ses jambes fines qui ont l’air de danser, ses deux bras ouvrir l’armoire comme s’ils défaisaient la boucle d’un cadeau. Un doute subsiste. Je lui propose de reporter notre décision.

— Tu pars bientôt en France pour un mois, attendons ton retour…
— Non. Ça ne changera rien.

Elle éclate en sanglots. Les coudes sur la table, la tête coincée entre ses mains, son visage est inondé. Elle a raison, retarder la fin ne ferait que tourner le fer dans la plaie. Des larmes s’accrochent à mes cils. Je m’en veux d’avoir provoqué la rupture.

Je m’empare de mon verre d’eau et le vide d’un seul trait, comme si je devais m’hydrater au maximum avant une traversée du désert. Le sien reste plein. Un silence écrasant érige un mur entre nous. Comme d’habitude, je ramasse nos bols, je les rince et les place dans le lave-vaisselle. Elle se dirige vers la chambre. « Je n’ai pas dormi de la nuit, je vais faire une sieste.» Elle s’enfonce dans les couvertures, un oreiller serré entre ses bras. Je ferme doucement la porte: « Je vais marcher, à tantôt. »

De gros nuages noirs alourdissent le ciel. Malmenés par le vent, les arbres se lamentent, perdent leurs dernières feuilles. Une averse soudaine et abondante s’abat sur mon parapluie. Des rigoles se forment le long des trottoirs, des flaques d’eau encombrent la rue. Je baigne dans une eau de tristesse. À part quelques passants qui courent se mettre à l’abri, je suis seul à déambuler sous cette pluie battante.

Notre séparation réveille en moi une accumulation de déceptions, de découragements, d’absences incrustées sous mes paupières. La perspective d’une fin définitive me fait vaciller. Je ne veux pas revenir dans ces lieux que je croyais avoir quittés pour de bon. Avant elle, j’ai longtemps cherché sur Tinder et autres terrains de chasse jonchés de cadavres, de trophées, de fantômes, de fantasmes, de mirages, de sirènes. Je l’ai trouvée dans la chorale, là où je ne l’attendais pas. Enfin, j’étais en couple!

De retour au condo, je tourne délicatement la clé dans la serrure pour ne pas la réveiller. Elle est assise au salon, des écouteurs sur les oreilles qu’elle enlève dès que je m’approche. « J’ai dormi un peu, j’ai réfléchi… Tu sais, j’ai toujours l’impression que je ne suis pas assez pour toi.» Elle a encore raison. Elle m’aime trop, moi pas assez. J’ai essayé, j’y ai cru par moments, je n’ai pas réussi. Après nous être dit l’essentiel, nous épluchons notre quotidien, nous déballons nos trop-pleins planqués dans nos placards respectifs. « La fois où tu m’as dit… La fois où tu n’as rien dit… Quand je t’ai demandé…» La litanie de nos plaintes épuisée, à bout de souffle, vidés de toute animosité, délivrés de toute attente, puisque l’issue restera la même, nous faisons tomber les derniers masques, nous nous livrons à l’autre comme de vieux amis qui se racontent. Charlotte prononce le verdict final:

— C’est la meilleure décision pour les deux.

Le lendemain, elle trouve un appartement à un jet de pierre de chez moi. Nous voulons rester en contact.

***

Deux semaines plus tard, elle est déménagée. Je l’ai regardée faire le dernier transbordement à pied, un bagage à roulettes au bout de chaque bras, comme si elle partait en voyage.

Dans le condo, tout indice de sa présence a disparu. Les meubles du salon ont repris leur place. Les garde-robes sont à moitié vides. Plus de chandelles allumées sur la table, plus d’arrêt de porte en forme de chat, plus de coussins avec des cœurs.

L’absence de Charlotte est partout.

Dans le salon, la télévision projette un film. Devant mes yeux embués, les images sont floues, les paroles incompréhensibles. Le générique de fin me pousse dans la chambre. Le lit défait semble mourir d’ennui, les draps froissés la réclament. Mes bras trop grands battent de l’aile, s’épuisent à la chercher. Je couche ma tête sur l’oreiller déserté, en quête d’une odeur qu’elle n’a pas laissée. Ses petites attentions, ses surnoms affectueux, ses chansons favorites. C’était génial de vivre avec elle. Sa présence… je ne me rendais pas compte. Je réalise que je l’aime, que rien n’est parfait. Des soupirs s’entassent au fond de ma gorge.

Nous nous revoyons. Chez moi. Nous repassons le court métrage de notre histoire. Nous pleurons, spectateurs de la tombée du rideau d’une pièce dont les acteurs n’avaient pas le bon casting. Elle me regarde, comme avant. La douceur dans ses yeux, comme avant.

Depuis, chaque soir quand tombe la nuit, je m’étends de mon côté du lit, je tourne le dos à son fantôme, de peur de basculer dans le vide. Les yeux hagards, mes paupières résistent, mon corps s’agite, creuse son trou, refuse le repos. Il n’y a que la noirceur pour me tenir compagnie.

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